Françoise-Elisabeth Lallemand Galerie peintures

article: extrait des Nouvelles Clés


Marc de Smedt - Patrice van Eersel

Bouleversements

Gordes, le 15/03/2011

Mon cher cousin des villes,

Les derniers événements, au Japon et en Libye, nous choquent et ne font que prouver l’aveuglement qui mène l’humanité : construire des centrales nucléaires sur des côtes déjà touchées par deux tsunamis en un siècle était sûrement irresponsable ! Et laisser un tyran massacrer son peuple avec cette froide cruauté prouve que, malgré les gesticulations oratoires de tout le monde, la violence assumée a encore de beaux jours devant elle. On est loin de la gouvernance mondiale ! Mais comment gérer ces événements en nous ? Dans un univers en bouleversements violents et rapides, nous ne devons pas oublier que même s’il y a eu des périodes plus calmes que d’autres - nous en avons connues et en connaîtrons encore -, l’histoire de l’humanité n’a jamais été rose et l’âge d’or n’a jamais existé. Mes parents, qui ont traversé la guerre et des bombardements effroyables, l’emprisonnement, la faim et l’angoisse totale, me l’ont souvent rappelé : les troubles que nous vivons ne sont que des épiphénomènes de l’Histoire. Le bouleversement et la catastrophe font partie de notre parcours terrestre et nous devons les surmonter d’abord en nous-mêmes. Socrate, dans une magnifique formule, disait à cet égard : « Celui qui veut mouvoir le monde doit d’abord se mouvoir lui-même. » Et Simone Weil : « Deux forces règnent sur l’univers : lumière et pesanteur. » A nous de savoir trouver grâce et clarté pour contrebalancer violence et négativité. Et la compassion que nous avons pour les victimes, essayons de l’appliquer comme nous le pouvons autour de nous. Il y a sûrement en cela beaucoup à faire ! Je te salue mon ami, en espérant que tous ces tristes événements vont faire sérieusement bouger les consciences.
Ton cousin des champs

Mon cher cousin des champs,

Que dire et surtout que faire, face à ces images terrifiantes de révolutionnaires libyens écrasés par la mitraille d’un tyran fou, de ces milliers d’humains emportés par le déchainement noirâtre d’un tsunami devenu une nouvelle hantise, de ces centrales nucléaires qui explosent ? A chaque fois, nos neurones miroir sont mis à rude épreuve, eux qui, nous faisant instantanément résonner en empathie avec des semblables qui souffrent, sont en principe prévus par la nature pour réveiller illico les neurones fuseaux qui devraient déclencher une motricité. Autrement dit une action. Une action destinée à mettre fin à la souffrance de l’autre, qui nous fait mal, à nous aussi. C’est un sujet de préoccupation des neuropsy aujourd’hui : séparés du réel par la médiatisation d’un nombre croissant de cyber-écrans, nous mettons à mal notre altruisme naturel. Par incapacité à agir. Résultat : après un bon coup d’émotion impuissante devant l’écran de mon portable, de mon ordi, de ma télé, je continue à vivre « as usual » mais, semble-t-il d’après les études américaines, avec au fond de moi une indifférence grandissante et aussi, surtout chez les plus jeunes, et même les tout petits, une agressivité de plus en plus violente (jusque dans les maternelles !) – cf « Les étonnants pouvoirs de transformation du cerveau », par Norman Doidge, chez Belfond.

Charmante perspective : une humanité fortement reliée par images, d’un bout à l’autre de la planète, et souffrant donc sans arrêt par résonance empathique, mais ne pouvant agir, et donc devenant peu à peu indifférente. Donc inhumaine. Donc s’éteignant elle-même. Glups !

Heureusement, ce schéma est contredit par d’autres données. Je crois qu’en réalité, l’altruisme va grandissant. En moi, en toi, en nous tous, souffre un Libyen ou une Japonaise – comme a jubilé hier un Tunisien ou une Égyptienne. C’est indéniable. Nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus pouvoir en dormir la nuit. Comment faire pour que cette souffrance contribue à nous humaniser davantage et donc qu’elle débouche au préalable sur de l’action ? That’s the question. Plusieurs réponses possibles…

Il y a sans doute d’abord, comme tu le dis toi-même à la suite de Socrate, utiliser cette souffrance pour nous réveiller de notre état de zombis somnambules et devenir plus attentifs aux autres dans notre propre milieu de vie. Si l’horreur du bout du monde me pousse à être plus cool, attentif, tolérant vis-à-vis de mes voisins proches, quelque chose se sera passé. L’incroyable calme et maîtrise de soi des Nippons, qui impressionne le monde entier, doit aussi nous inciter à être moins hystériques au moindre petit bobo, comme nous le sommes souvent.

Il y a ensuite le fait que nous vivons dans des démocraties, où le peuple est censé être souverain. J’avoue que, comme beaucoup d’entre nous, j’ai signé des pétitions, pour que l’on bombarde le plus vite possible Kadhafi. Réaction instinctive, émotionnelle, partiellement irrationnelle, habitée par des souvenirs hérités des générations précédentes : les avancées impunies d’Hitler, Munich, les Républicains espagnols qu’on ne soutient pas, la torture qu’on laisse faire pendant la guerre d’Algérie, etc. De la même façon, beaucoup de mes camarades sont actuellement quasiment dans la rue pour revendiquer que l’on « sorte du nucléaire » au plus vite, à la vue des accidents des centrales japonaises.

Pourtant, on le sait, si elle est éventuellement possible à l’échelle locale ou municipale (je pense à la fameuse « sociocratie »), la démocratie directe ne fonctionne pas à grande échelle – nationale et a fortiori internationale. La démocratie se doit de reposer sur un système de représentation électorale et sur un partage ternaire des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire). Trois pouvoirs dont chacun, comme va bientôt nous l’expliquer le prospectiviste Thierry Gaudin (il prépare un bouquin sur la question), doit se fonder sur trois processus cognitifs différents – sinon, c’est une démocratie bidon, dont l’un des pôles, généralement l’exécutif, phagocyte les deux autres.

La démocratie se doit d’être équilibrée. Et aussi rationnelle. Quitte à faire hurler mes potes écolos, je te dirai que la vitesse à laquelle la chancelière Angela Merkel a renoncé au programme nucléaire allemand, 48 heures après le tsunami japonais, m’a un peu estomaqué. Cette décision était-elle rationnel ? Non. Certes, il y a des élections en Allemagne dans peu de temps, où la démocratie chrétienne se trouve en mauvaise posture et cherche donc à gagner des voix en annonçant aux Allemands, qui sont d’une sensibilité très antinucléaire, qu’on ne renouvellera pas les centrales. Mais est-ce ainsi que doivent se prendre des décisions aussi capitales ? Je n’en suis pas sûr. Par contre, qu’un grand débat soit ouvert sur les énergies de demain, avec les vrais chiffres (en mégawatts, en coûts consolidés globaux, en nombre réel de morts, etc.), oui bien sûr ! Un débat où l’on parlerait aussi des vrais choix : quel niveau de confort te paraît indispensable ? A quoi es-tu RÉELLEMENT prêt à renoncer (avion, bagnole, chauffage, biens de toutes sortes) ? Un tel débat devrait traverser nos villes, nos régions, l’Europe entière… pendant au moins un an. Y participerais-tu, mon cher cousin des champs, par exemple dans la mairie de ton bled ? Ou à la sous-préfecture ? Ou dans un forum écolo-social ? Etc.

Comme le dit l’excellent Pierre Radanne, dont le prochain Clés, qui sort la semaine prochaine, publie un grand entretien, l’enjeu majeur du XXI° siècle est de passer d’une société de consommation à une société de relation. Avec cette vision à la clé, si j’ose dire : les ressources matérielles s’avérant désormais non plus infinies, mais limitées, c’est dans les relations humaines que nous devons désormais placer notre irrésistible quête d’infini (celle que les sociétés religieuses plaçaient systématiquement dans l’au-delà). Et au cœur des relations humaines, il y a quoi ? L’amour, mon cher cousin ! Le programme qui nous attend est donc fabuleux.

Embrasse amoureusement ta rate pour moi,
Ton cousin des villes

© Patrice van Eersel / Marc de Smedt



16/03/2011
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